Cette automobile est plus qu’une automobile…

C’est une histoire d’enfance.

Cette W115 fût achetée par mon père. C’était en 1972. J’avais un an et des poussières. Mon arrivée a été l’occasion – ou le prétexte – pour mon père de s’offrir sa première « grande » voiture. Et aussi sa première voiture de luxe. La famille venait de s’agrandir, et il était temps pour lui de passer à plus grand, à plus confortable, à plus rapide, et à plus snob sans doute aussi un peu… Une Mercedes comme un signe extérieur de réussite sociale.

Et puis mon père pouvait compter sur Léopold, son ami d’enfance (qui se faisait appeler «Paul»), mécanicien automobile indépendant, pour entretenir sa belle allemande.

Mercedes-Benz - Mercedes 200 /8 W115 1972 www.passionw115.fr

Mon père et son ami Léopold “Paul” en 1939

Une révision une fois par an, généralement avant les 4 semaines de congés d’été. C’était le temps des vacances en Vendée. Trois familles qui partaient ensemble, pour faire du camping ensemble, et partager du bon temps ensemble… C’était le temps des trajets de nuit pour ne perdre aucune journée de congés. Et aussi pour rouler au calme : la nuit, ma soeur et moi dormions têtes bêches sur la banquette arrière. Pas de siège auto en ce temps là. D’ailleurs, aucune ceinture de sécurité à l’arrière de cette W115 ! Un poste radio « Becker » avec un haut-parleur unique, branché sur les grandes ondes uniquement. A quoi bon offrir plus, puisque les stations FM n’existaient pas… Les vacances, c’était d’abord 10 ou 11 heures de trajets sur les routes nationales et départementales, de nuit, éclairés aux phares jaunes. De temps à autres, on croisait des phares blancs que tout le monde trouvait vraiment trop éblouissants. On savait que c’était des allemands. Mon père roulait sereinement. Son meilleur ami était juste devant. Ou pas très loin derrière, et tranquillisait les esprits devant le risque de tracas mécaniques. C’était le temps des moteurs gourmands et des consommations à 8, 9, 10 litres au 100 et même davantage. Peu importe, l’essence ne coutait rien. C’était le temps de l’insouciance économique.

Mercedes-Benz - Mercedes 200 /8 W115 1972 www.passionw115.fr

Mon père et moi.

C’était aussi le temps des carburateurs, fiables mais toujours délicats à régler en hiver. Justement, en hiver, chez moi en Lorraine, dans les années 70, je me souviens des capots ouverts, des voitures nez à nez pour démarrer les moteurs récalcitrants avec des  pinces crocodiles.  Les pots d’échappement fumaient et les moteurs toussaient. Les conducteurs aussi. Mais cette W115 disposait d’une technologie de pointe : carburateur à dépression constante et starter automatique !

 

C’est une histoire d’amitié.

Ma mère a presque toujours refusé de conduire cette W115 . Trop longue, trop difficile à manoeuvrer (pas de direction assistée !), trop risqué à ses yeux. Trop peur sans doute de l’esquinter. Et puis, par une belle nuit d’été de 1976, ma grande et belle famille s’est brutalement retrouvée amputée…

Alors, ma mère a revendu la W115 à Paul. Quoi de mieux qu’un mécanicien pour veiller sur elle comme une nounou, pendant que ma mère veillait sur ma soeur et sur moi. Il l’a utilisé tous les jours. Et tous les week-end. Et tous les congés d’été aussi. Les trois familles partaient toujours ensemble. Sur les longs trajets, il n’était jamais très loin de la nouvelle Peugeot 304 de ma mère. Puis de sa nouvelle Peugeot 305. Au jeu de la fiabilité et de l’endurance, l’étoile battait le lion… Il me reste le souvenir d’une sensation, celle de faire partie du monde des adultes, simplement parce que j’avais enfin le droit, maintenant, de boucler « ma » ceinture de sécurité. A l’arrière ! Pendant 20 ans, Paul à fait tous les entretiens. Il l’a bichonné. Il a fait refaire la peinture complète aussi. Il a protégé le bas de caisse au « Blackson ». Et puis, pour Paul, le temps de la retraite est arrivé tranquillement. J’avais grandi. J’avais obtenu auparavant mon précieux permis de conduire. Paul m’a sans doute un peu observé de loin, pendant mes premières années de jeune conducteur. Il m’a même accompagné lorsque je me suis acheté ma première voiture : une 2CV ! Il m’a enseigné quelques rudiments de mécanique. Je l’ai restauré dans son atelier.  Et puis en 1994, il a restitué à ma mère la W115, qui revenait en quelque sorte dans son foyer d’origine.

C’est une histoire d’étudiant.

Ma mère roulait alors en Peugeot 405. Elle refusait toujours de rouler avec la W115. Par chance, le garage familial était grand. Les deux autos cohabitaient. Et puis, ce fut le temps de mes études, la belle allemande était devenue ma «voiture de tous les jours».

Une fiabilité toujours exemplaire, un confort toujours calme et insonorisé qui induit le conducteur à adopter une conduite tranquille. Bien sur, la consommation d’essence au 100 km était également un facteur déterminant pour l’adoption une conduite calme. Surtout pour un étudiant ! L’insouciance économique était terminée depuis longtemps. J’ai juste remplacé le poste Becker par un Gründig (il fallait bien un poste allemand!). Et à cassette cette fois…

De cette époque, je me souviens aussi de mes camarades d’Université qui m’avaient surnommé «Le Président», en regard de la classe inhérente qui se dégage spontanément de cette berline. Mais sans doute aussi car elle ne souffrait pas la comparaison avec leurs automobiles respectives d’étudiants  : Fiat Panda, Renault Clio et autres petites 205 !

Mon diplôme en poche, je suis entré dans la vie active. J’ai rangé la W115 dans le garage familiale, estimant que ses 4,68m étaient de plus en plus compliqués à stationner dans les  centres villes.

C’est le témoin d’une histoire d’amour.

Et puis vint le temps du mariage en 1999 : j’ai refait une beauté à Madame Benz et une décoration de circonstance pour transporter les jeunes mariés que nous étions mon épouse et moi-même. Le photographe a tellement insisté, qu’elle est même en arrière-plan sur l’une des photos officielles !

Juste après le mariage, la belle regagne une fois encore le garage familiale et s’offre une cure de repos. Une longue cure. Une trop longue cure…

C’est une passerelle entre générations.

Conserver et entretenir une automobile ancienne, c’est réussir à réunir tant bien que mal trois conditions : un minimum d’argent, un minimum de temps, et un minimum de place. Je n’ai pu les réunir à nouveau qu’à partir de novembre 2010.  Par un faux hasard, je croise Bernard, mécanicien, qui se trouve aussi être un ancien apprenti et un ancien salarié de Paul. C’est une belle rencontre, agissant comme un déclencheur et un accélérateur… Il connait bien la W115. Il a contribué à son entretien au cours des années 70 et 80. Il la surnomme parfois affectueusement le «bateau». Rendez-vous est pris chez Martine et Régis, des amis communs, pour ausculter la dame sous tous les angles et poser un premier diagnostic après 11 années de repos.

Décembre 2010 : la belle sort du garage familial sur un plateau et rejoint l’atelier de Martine et Régis. Grâce à Bernard, le moteur tourne à nouveau ! Bien sur, il aura fallu passer par quelques nécessaires opérations : vidange d’huile et du réservoir d’essence, remplacement de durites devenues poreuses ou rigides, purge du liquide de frein, batterie neuve, et beaucoup d’autres petites choses encore.  La W115 a finalement reconnu l’obstination et le génie de Bernard, dont le talent est inversement proportionnel à sa générosité !

Janvier 2011 : la belle se pavane maintenant d’un beau macaron sur le pare-brise, estampillé «CONTROLE TECHNIQUE» ! Il est temps de (re)prendre place à bord, d’allumer le poste Grundig, de regarder mes enfants s’émerveiller devant l’antenne électrique qui se dresse… Et d’observer leurs regards incrédules au son de l’album Foreigner 4 qui démarre dans la platine cassette ! Il est temps de poursuivre l’histoire avec mon épouse et mes enfants.

Fin 2014. Comme qui dirait, j’ai oublié de repasser le Contrôle Technique en 2013… Le temps m’a manqué, une fois encore. Il faut re-préparer l’examen du Contrôle Technique. A plus de 40 ans, ma W115 doit encore faire ses preuves aux yeux de l’administration ! Mon épouse, mon fils et ma fille m’accompagnent parfois. Je perçois une certaine fierté dans leur regard quand le moteur démarre. Je retrouve Bernard, Martine, Régis. Je décide de mieux m’organiser. De mieux me documenter. Et cette fois, je décide de conserver une trace cette belle histoire à travers ce blog.

Car cette automobile est plus qu’une automobile.
C’est simplement une belle histoire.

– Spirit of W115 –

PS : ma mère roule maintenant en Peugeot 406… L’étoile n’en fini pas de terrasser le lion !

 

Mise à jour : septembre 2016

Mon fils et moi avons roulé toute une journée, dans le cadre d’une ballade rétro, dans des conditions météos excellentes. Le comportement routier est très bon, le moteur n’a jamais été en surchauffe, seul un problème de freinage est apparu, qu’il me faudra régler rapidement.

En décembre 2010, jamais je n’aurais imaginé pouvoir partagé un tel instant avec mon fils !

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